Retraites : petits calculs et grandes inégalités.

  • Le 06/05/2020
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  ALORS que l'on nous parle de la réforme des « retraites » avec pour argument l'« espérance de vie », comme si ces phénomènes étaient des données homogènes, il serait temps de regarder la réalité, et donc les chiffres, de plus près.

  Nicole DARMON, de la faculté de Médecine de la Timone, à Marseille, nous rappelle quelques évidences sous forme statistique : « Quel que soit l’indicateur de santé, des différences d’un coefficient 2 à 3 sont observées entre les deux extrêmes de l’échelle sociale. Ainsi, le risque de mourir avant 65 ans est 2,75 fois plus élevé pour un homme appartenant à la catégorie socioprofessionnelle “ouvrier” que pour un “cadre”, et 6,5 fois plus élevé pour un homme “sans emploi”. D’importantes inégalités sociales de santé sont ainsi observées pour les principales causes de décès et pour toutes les maladies chroniques...Quand une inégalité sociale est observée pour un facteur donné, elle est également observée pour tous les facteurs et pathologies associées. En France, il existe ainsi un différentiel socioéconomique pour le diabète de type 2 comme pour l’obésité.  » (1)

  Dans les DROM (nouvelle appellation des DOM) « le constat en termes de santé publique est alarmant. La prévalence (nombre de cas d’une maladie dans une population) des maladies chroniques liées à l’alimentation est beaucoup plus forte que la moyenne nationale et touche des territoires où les structures de soins sont déficitaires. L’hypertension artérielle concerne de 39 % à 45 % des habitants de Guadeloupe, Martinique, Mayotte et La Réunion, quand elle affecte 31 % de l’ensemble de la population française. La prévalence du diabète atteint 10 % en Martinique, 11 % en Guadeloupe et 14 % à La Réunion, contre une moyenne nationale de 5 %. » (2)

En cause la pénibilité des travaux, le cadre de vie, l'alimentation, et des dépendances au tabac et à l'alcool favorisées par l'anxiété (précarité, conditions de travail fatigantes et/ou sans satisfaction, absence de perspectives, environnement désagréable), l'ennui (accès à la vie culturelle, aux loisirs et à l'évasion limités) mais aussi par héritage social. La chercheuse précise que « l’alimentation, la consommation de tabac et d’alcool ou d’autres caractéristiques des modes de vie individuels sont fortement liés au statut socioéconomique dans l’enfance. Ces “comportements” résulteraient donc moins de l’expression d’un libre choix que de l’impact de facteurs culturels et structurels en grande partie indépendants de la volonté individuelle. Par conséquent, des expressions telles que “comportements de santé”, “comportements alimentaires” ou “choix alimentaires” devraient être utilisées avec précaution, car elles supposent une responsabilité individuelle et des choix conscients dans l’adoption de comportements défavorables à la santé, alors que ces derniers sont largement déterminés par des facteurs sociaux et environnementaux sur lesquels l’individu n’a pas ou peu prise. »

On voit donc que, nutrition, maladies,espérance de vie, les inégalités sociales se cumulent, et qu'elles sont, loin des discours moralistes, principalement subies.

 

  Quand à l'espérance de vie en « général », qu'en est-il réellement ?

  Si le recul observé entre 2014 et 2015 peut apparaître comme conjoncturel avec des « taux de mortalité accrus, particulièrement aux âges élevés, suite notamment à des conditions épidémiologiques et météorologiques peu favorables » (3), c'est à dire canicule et grippe coriace en langage clair, des données plus récentes semblent introuvables (du moins je ne les ai pas trouvées). Inversement, dégager une prospective sur la base de la tendance à la hausse de l'espérance de vie des 20 années précédant 2015 relèverait plutôt la spéculation boursière, dont on connaît l'efficacité ! Un pas que nos élites franchissent sans sourciller.

  Pourtant et bien au contraire, les signaux actuels devraient inviter à la plus grande prudence, voire au pessimisme : les périodes de canicule ne semblent pas sur le point de faiblir à l'avenir et les mauvaises grippes, dues à la mutation et l'émergence de nouveaux virus, comme le COVID actuel, semblent inéluctables.

  Ici encore, l'immunité acquise par l'alimentation et le mode de vie, l'environnement, la santé psychologique, l'accès aux soins, la qualité du bâti résidentiel feront une fois de plus la différence entre les plus protégés et les plus exposés.

  Quand aux perspectives « économiques », on peut s'attendre à ce que le nombre de personnes à connaître ces difficultés augmente drastiquement ces prochaines années.

  De ce tableau où le multi-factoriel domine, et basé sur des pronostics probablement hasardeux, plus certainement erronés, nos intellectuels de l'Etat déduisent que : « au départ à la retraite des premières générations concernées par le système universel, à priori, l'âge d’équilibre tournera autour de 65 ans. Entre 2060 et 2070 (départ à la retraite des générations nées dans les années 1990), cet âge d’équilibre devrait se situer autour de 67 ans. »(4)

  A situation complexe, réponse unique ; aux signaux d'alerte, prévisions optimistes.

  En 2060, qui sait ? il fera peut-être 58°C à l'ombre pendant l'été...avec un taux de chômage de 60% grâce à la robotisation des tâches. Un scénario pas si improbable, si on ne change pas radicalement de cap.

  Si vous ne l'aviez pas saisi, le petit monde des décideurs et de ceux qui les soutiennent activement est une concentration de conservateurs, pour qui la réalité est peu de choses au regard de la seule politique qui vaille : conserver coûte que coûte ses privilèges et expliquer le monde depuis sa propre situation.

  Continuer à voter pour n'importe lequel d'entre eux, ou ne pas voter, c'est cotiser plus pour leurs retraites que pour la votre et souscrire, en quelque sorte, à une assurance-mort. Sans intérêt, bien sûr.

     Démocrate

  1. Le rôle de la nutrition dans les inégalités sociales de santé en France, Nicole DARMON
    UMR NORT (Nutrition, Obésité et Risque Thrombotique)
    INRA1260, INSERM 1062, Aix-Marseille Université
    Faculté de Médecine de la Timone, Marseille

  2. Le Monde -Mathilde Gérard - 20 novembre 2019

3. (INSEE, 2016) - https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906668?sommaire=1906743

4. Retraite.com - https://www.retraite.com/reforme-retraite/actualites/janvier-2020/age-equilibre-de-la-reforme-les-gagnants-et-perdants.html

 

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